Voies romaines dans le Velay

C’est de Ruessium que se comptaient les distances dans la Vellavie. Ce fait, fort important à signaler, résulte de vérifications qui ont établi qu’effectivement lorsqu’on trouva les colonnes milliaires de cette province elles étaient, en général, et sur des voies romaines et à un éloignement plus ou moins conforme à celui qui se trouve indiqué sur ces colonnes.

Or, Bergier cite certaines capitales ou métropoles desquelles partaient, à l’imitation de Rome, plusieurs routes « qui s’étendaient, dit-il, au long et au large, par les régions voisines, cette centralisation locale lui paraît même une preuve de la prééminence des villes ainsi déterminées. D’où l’on peut conclure, surtout avec l’appui des autres témoignages que nous avons produits, que Ruessium fut véritablement une cité considérable.

Les premières routes romaines de la Vellavie durent consister d’abord dans l’amélioration de celles qui existaient déjà, puis progressivement dans la création de celles qui mirent en rapport la capitale de la province avec Lyon, métropole des Gaules, et avec les chefs-lieux des pays circonvoisins. Sans aucun doute les années de ces créations ne sauraient être strictement précisées, néanmoins elles étaient de date fort ancienne sous Alexandre-Sévère, Maximien et Jules-Philippe, puisque nous trouvons des inscriptions constatant qu’au temps de ces trois empereurs, en 234, 235, 244, on répara les ponts et les routes du Velay, qui tombaient de vétusté.

D’un côté l’histoire nous apprend les immenses travaux en ce genre entrepris par Auguste et par ses successeurs, de l’autre nos études archéologiques nous ont démontré l’importance de Ruessium dès le commencement de l’Empire ; c’est pourquoi nous n’hésitons pas à croire que les grandes lignes de communication dont nous allons bientôt parler se reportent à cette époque.

 Pour nous, la pierre de Polignac se rattache aux premiers chemins de la Vellavie gallo-romaine. Sa forme, ses dimensions, l’inscription qu’elle contient, la manière dont cette inscription est formulée, sa parfaite similitude avec vingt autres milliaires trouvés sur tous les points des Gaules, en sont un irrécusable témoignage ; et il suffit de se mettre sous les yeux le dessin des monuments lapidaires de Beaucaire, de Nîmes, de Billom, celui surtout de Vollore-ville, dans l’arrondissement de Thiers (Puy-de-Dôme), pour rester convaincu que le grès de Polignac n’eut jamais d’autre destination. Il est vrai qu’on n’y voit aucune indication numérique et que c’est à ce caractère essentiel qu’on reconnaît ces sortes de monuments ; mais il ne faut pas oublier ce que nous avons dit à ce sujet. Du reste, deux causes peuvent expliquer l’absence de chiffres : ou l’inscription n’est plus aujourd’hui complète dans la partie inférieure, ou même, en la supposant entière, on peut admettre que le milliaire était gravé au-dessous, sur un pilier servant de base.

Il est à remarquer, en effet, qu’alors ces sortes de pierres étaient érigées avec un certain appareil. Ainsi, celle de Vollore-ville représente une colonne interrompue aux deux tiers de sa hauteur par une espèce d’écusson sur lequel se trouve la formule dédicatoire à l’empereur Claude. Le plus important des grands chemins de la Vella vie, celui du moins dont il nous reste le plus de vestiges, conduisait de Ruessium à Lugdunum et, par un embranchement, à Mediolanum (Moingt, près de Montbrison). De temps immémorial il est appelé dans le pays VIA BoLENA, probablement en mémoire du magistrat chargé de son exécution, car personne n’ignore que c’était un usage assez ordinaire chez les Romains de donner aux principaux chemins d’une contrée le nom de ceux qui en avaient dirigé les travaux. Toutefois, cette désignation de Bolena n’appartient pas exclusivement à la portion de route qui traverse la Vellavie, puisqu’après le Pontempeirat, Usson et Saint-Bonnet, la voie romaine se dirige vers Moingt où elle garde encore le même nom.

La BOLENA sort de Ruessium, va directement à St-Geneys que M. de La Lande croit avoir été une Mansio ; Saint-Geneys, nous l’avons dit, conserve des restes de constructions antiques.  De là, elle se rend près de Saint-Just en laissant un peu sur la gauche les Baraques et Salaver. De Saint-Geneys à Saint-Just la voie romaine se confond presque toujours avec la route actuelle de Craponne, mais à partir de ce point elle s’en éloigne, s’avance du côté de Themey et de La Monge, vient à quelques pas de Chomelix, croise un peu plus loin la route de Craponne, traverse l’Arzon à un passage qu’on appelle encore aujourd’hui le pont de César, puis arrive en face du petit village de Mondouilloux, où fut trouvée une pierre milliaire portant cette inscription à demi-brisée :

IMP CAES M AVR.

VE. AL…

DRO PIO FEL AVG

.V.ANTONINI

…A GNI FIL DIVI

.V.I NE POT

.VEL L.

MP. XII.

Inscription qu’il faut ainsi rétablir : IMPERAToRi CAEsARI MARco AURELio sEvERo ALEXANDRO, PIO, FELICI, AUGUST0, MARCI AURELII ANTONINI MAGNI FILI0, DlVI SEVERINEporis; – CIVITAS VELLAVORUM MILLIA PASSUUM XII.

De Mondouilloux, la Bolena passe à Antreuil, à Bourgènes, à Aubissoux, aboutit au Pontempei rat (pons imperatoris), où la découverte de fragments antiques a permis à M. de La Lande de supposer, à cause de la proximité de Castrum Vari, qu’un arc triomphal avait été élevé en cet endroit au général dont le souvenir semble s’être éternisé sur ce territoire.

C’est un peu après le Pontempeirat que la voie romaine sort du Velay pour entrer dans la petite ville d’Usson, en Forez. Là encore on a été assez heureux pour retrouver une pierre milliaire. Voici l’inscription qu’elle porte et qu’il est essentiel de signaler, parce que nous allons bientôt la retrouver sur deux autres points :

[ MP CAESAR…

VS MAXIMI…

FELIX AVGDM

PROCOS PRIM

ETREIV LVERV.

NOBILISSIMVS

PRINCEPS IVV ENTV

TISVETVSTATCON

RESTITVERVNT

M. X I III

IMPERATOR CAESAR JULIUS MAXIMINUS , FELIX, AUGUSTUS, PONTIFEX MAXIMUS, PROCONSUL PRIMUM, ET FILIUS EJUS JULIUS vERUs, NoBILIssIMUS PRINCEPs JUVENTUTIs, vETUSTATE CoNLAPSAM (vIAM) RESTITUERUNT.-MILIARE QUATER DECIMUM.

Enfin, la Bolena conduit d’Usson à Estivareilles, de là à Saint-Bonnet-le-Château (Castrum Vari) ; où nous avons dit qu’elle se partageait en deux branches dirigées, l’une sur Lyon, l’autre sur Moingt. A l’occasion de cette voie romaine, il s’est élevé de nombreuses dissertations sur la direction du chemin, ainsi que sur le nom et sur le véritable emplacement d’Icid-magus et d’Aquis-Segete. Quelques écrivains, au nombre desquels nous nous rangeons, ont prétendu que l’Yssingeaux actuel ne remontait pas au-delà du moyen-âge ; d’après eux Usson serait la ville indiquée dans l’itinéraire sous le nom d’Icid-magus ou d’Usso-magus, et Saint-Galmier serait l’Aquis-Segete des anciens ; dès lors ce serait la via Bolena dont nous aurions le tracé dans la carte de Peutinger.

En quittant Ruessium dans la direction opposée à celle que nous venons de parcourir, on peut suivre les traces d’une seconde voie romaine parfaitement conservée en beaucoup d’endroits. Celle-ci n’était pas moins importante que l’autre, puis qu’elle n’était que sa continuation ; on les voit marquées toutes les deux sur la carte de Peutinger comme une seule et même route traversant Revessione et conduisant de Lugdunum à Anderitum, capitale du Gévaudan. Il est facile de déterminer encore les points principaux par lesquels elle passe :

De Ruessium elle arrive presque en droite ligne sur un petit ruisseau appelé Bourbouilloux (le bourbeux), près duquel gisait un fragment de colonne aujourd’hui au musée du Puy et sur lequel se lit ce reste d’inscription :

CAESAR PRINCEPS

IVVENT VIAS ET

DONTES VETVS

TATE CONLAPSAS

Comme il résulte du simple examen de cette pierre que la partie supérieure en a été enlevée et qu’il faut donner un sens à ce qui n’est ici que la fin d’une phrase, nous ne doutons pas que les deux inscriptions précédentes ne soient de la même époque et n’aient été dédiées aux mêmes princes dans le même but ; c’est pourquoi nous pensons que les six premières lignes de la colonne d’Usson doivent servir à compléter ce qui manque à celle dont nous parlons.

De Bourbouilloux on suit les traces de la voie romaine jusqu’à la Borne, puis après avoir passé un pont, dont l’existence en cet endroit est confirmée par quelques débris antiques, on s’approche du village de Borne. C’est près de là que devait se trouver une colonne transportée, on ne sait à quelle époque, dans une propriété voisine de Ruessium ; cette présomption semble du moins suffisamment justifiée par le chiffre qui termine cette autre inscription :

DD NN

IMDM IVL PHILIP

DOPIO FELIC AVG

ET MIVL DHILIP

DO NOBILISS

CAES CIVIT VEL

M P. III.

DOMINIS NOSTRIS, IMPERATORI M. JULIO PHILIPPo, pIo, FELICI , AUGUST0, ET MARCO JULI0 PHILIPPO NOBILISSIMO CAESARI. CIVITAs vELLAvoRUM MILLIA PAssUUM III.

De Borne on prend la direction de Saint-Vidal sans descendre néanmoins dans le vallon, et l’on va en ligne presque directe près du hameau de Sanssac où se trouvait encore une dernière colonne portant :

I)l) NN

IMP MIVL PHILIPPO

PIO FEL AVG

ET MIVL D HILIDpO

NOBILIS C MES

CIVIT VEL A.

MD VI.

DOMINIS NOSTRIS , IMPERATORI M. JULIO PHILIPPO , PIOFELICI , AUGUST0 ET MARC0 JULI0 PHILIPPO NOBILISSIMO CAESARI , CIVITAS VELLAVORUM , MILLIA PASSUUM VI.

Les recherches de plusieurs archéologues ont permis de déterminer la continuation de cette route jusqu’à Sanssac. A partir de cette localité, il semble qu’il y ait quelque incertitude sur la direction que suivait la Via Bolena. Les uns en poursuivent le cours par l’avenue de Barret, Saint-Privat, Monistrol et un lieu qu’ils désignent pour le Condate marqué sur la carte théodosienne, lequel se trouvait au con fluent de l’Allier et de la petite rivière de Verdicange. D’autres placent Condate sur l’emplacement de la petite ville de Saugues ; d’autres enfin le voient à Condres, près de Saint-Haon, au confluent de l’Allier et de la rivière de Chapeauroux, où ils arrivent en passant dans les parages de Très-Peux, Souis,

Chasse-Vieille et Letor. A l’appui de cette dernière hypothèse, on peut invoquer les recherches de M. Ignon, de Mende, qui a suivi lui-même dans le Gévaudan le parcours de cette voie romaine depuis Javols (Anderitum), capitale du pays des Gabales, jusqu’aux ruines du pont de Saint-Haon.

Les défrichements pratiqués sur un grand nombre de points ont démontré qu’ici et là il se rencontrait des vestiges de voies antiques, soit de routes impériales, soit de chemins d’embranchements. Les substructions se composaient de quatre couches, dont trois de pierres superposées et séparées par des couches de terre grasse ou de mortier assez épais. La première de ces couches est en grosses et larges dalles, la seconde en pierres un peu moins fortes, la troisième en petits cailloux alternativement de la grosseur d’un oeuf et d’une noix, et noyés dans une espèce de ciment très-dur, la quatrième enfin était formée d’un gravier tel qu’on l’emploie aujourd’hui sur nos chemins. On comprend que ce gravier a dû presque entièrement disparaître.

M. le chanoine Sauzet signala, il y a quelques années, la découverte d’une nouvelle colonne milliaire encastrée depuis longtemps dans les vieux murs du cimetière de la paroisse de Saint-Jean-de-Nay. Cette pierre, qui a 87 centimètres de hauteur et 35 de diamètre, est aujourd’hui tronquée à son sommet. L’inscription n’occupe pas tout le périmètre de la colonne ; le vide qui se trouve entre la fin et le commencement des lignes est rempli par un pointillé qui règne du haut en bas. Voici comment elle est conçue :

MOCASSIANO.

R A POSTVMO.

RE AVG C. V. FEL.

M P. VIII.

MARCo CAssIANo, FILIo AUGUSTo PosTUMo (Galliarum) RESTAURATORI AUGUST0 COSS. V. FELICI. – MILLIA PAS sUUM vIII.

Une seconde voie romaine, dont on a cherché à rétablir le tracé, se retrouve près de Beaulieu, arrondissement d’Issoire, à Vergongheon, à Brioude, à La Chaumette, près de Chastanuel (commune de Jax); elle longe à droite le village de Fix, franchit le plateau de Fay, passe près de l’Estrade, de Lanthenas, de la montagne de la Garde, arrive à Marcillac où elle rejoint la Via Bolena. M. Jusseraud, ingénieur des mines, constate la présence de cette voie romaine au moment où elle traverse les bassins houillers sur les rives de l’Allier pour se diriger sur la Haute-Loire. Dans une profonde tranchée pratiquée au-delà de la station de Brassac, lors de l’exécution du chemin de fer, on trouva en assez grand nombre et sur une largeur de 100 mètres environ, des débris de poteries rouges, de tuiles, de briques plates à rebords, de styles, de fibules, et plusieurs médailles bien conservées. Au-dessous de ces fragments, une chaussée antique coupait perpendiculairement la voie ferrée dans la direction de l’Ouest à l’Est, pour aller traverser l’Allier à 300 mètres plus loin. – M. Jusseraud en a relevé la coupe que nous donnons ici, et la décrit avec précision.

Une couche végétale A, dit-il, renfermant quelques débris de tuiles et de briques, recouvre, sur une épaisseur de 0m,50, un lit de béton B de 0m,15 à 0m,20, et indique que la voie avait 5m,50 de large à sa partie supérieure. Au-dessous du béton se trouve une couche de cailloux roulés de la grosseur d’un oeuf, sur une épaisseur de 0m,25 ; puis, encore au-dessous, un lit de 0m,40 de cailloux beaucoup plus gros atteignant un décimètre cube D. Le tout est encaissé dans une large tranchée de forme trapézoïdale reposant sur 0m,60 de terre végétale E, et en fin sur les schistes houillers F.

Entre Beaulieu et ISSOire, M. Bouillet a découvert une colonne sur laquelle, il est vrai, ne se lit aucune indication ; mais arrivé à Paulhaguet, Bergier nous en signale une autre d’un intérêt d’autant plus local pour nous qu’elle est la troisième portant la même inscription. Voici, du reste, comment il s’exprime à ce sujet :  M. Savaron, président en Auvergne, de qui le nom est assez connu par sa doctrine, m’a fourni quatre inscriptions par lui vues et extraites de certaines colonnes milliaires qui sont ès environs de son pays : la première desquelles se trouve à Paulhaguet et nous enseigne que le fils de quelque empereur qui se qualifie de Prince de la Jeunesse a fait réparer les chemins de ce pays-là.

CAESAR PRINCEPS

IVVENTVTIS

pONTEM ET

VIAS VETVS

TATE COLLAD

RESTITVIT.

Quoique cette inscription et celle de Bourbouilloux aient une singulière analogie, et qu’au premier abord on soit porté à penser que c’est la même, cependant trois circonstances se réunissent pour prouver qu’elles sont très-distinctes l’une de l’autre :

1e les différences matérielles dans plusieurs mots ; Pontem au singulier, au lieu de Pontes, Collap en abréviation, au lieu du solécisme Conlapsas, juventutis qui est ici écrit en entier, tandis que sur la pierre de Bourbouilloux il n’y a que juvent, enfin le verbe restituit dont on ne trouve sur l’autre inscription qu’une seule lettre ;

2e la distance des deux localités, qui ne permet pas de supposer que le président Savaron eût pu prendre l’une pour l’autre ;

3e le peu de vraisemblance que la pierre antique, trouvée en 1823 par M. de La Lande sur le bord d’un ruisseau et servant de piédestal à une croix, eût été vue à plusieurs lieues de là deux cents ans avant par Savaron, et surtout ait été copiée par lui d’une manière si peu exacte.

Avant d’achever ce chapitre, nous devons rectifier quelques erreurs provenant de calculs faits d’après les chiffres gravés sur les colonnes milliaires. Ces chiffres étaient certains lorsque les colonnes furent originairement disposées sur les routes ; mais ils ont cessé de l’être, on le conçoit, du moment que ces pierres indicatrices furent déplacées. Ne pensant pas à ce changement, que plus de quinze siècles rendent pourtant bien présumable, plusieurs archéologues ont calculé au moyen des chiffres marqués sur ces colonnes et ont écrit, par exemple, que de Ruessium à Sanssac il y avait six milles, et à Saint-Jean-de-Nay huit milles, puisque les milliaires trouvés dans ces villages indiquaient ces distances. S’ils avaient pris un compas, ils auraient vu que sur la carte, à vol d’oiseau même, de Ruessium à Sanssac il y avait plus de six milles, et à Saint-Jean-de-Nay plus de dix. Il était donc bien impossible qu’il n’y eût pas un parcours beaucoup plus considérable par le chemin de terre, quelque direct qu’on le suppose.

Source de l’extrait :

HISTOIRE DU VELAY ANTIQUITÉS CELTIQUES ET GALL0-R0MAINES

PAR FRANCISQUE MANDET

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Le Velay au temps de César

César avait mis neuf années à dompter ces peuples qui passaient pour indomptables ; pendant ce temps il avait pris d’assaut plus de huit cents oppida, subjugué trois cents peuples, combattu trois millions d’hommes, fait mille prisonniers. C’était beaucoup sans doute d’avoir vaincu, c’est ensuite bien d’avantage d’assurer la conquête. Le proconsul y applique son génie. On le voit parcourir les Gaules, visiter les cités, exempter les plus malheureuses de charges trop lourdes, accorder ou promettre à d’autres son appui. Il ne touche à rien encore ; il s’est donné pour première mission de calmer les douleurs, de rassurer les inquiétudes, d’inspirer à tous une grande confiance. L’impôt de quarante millions de sesterces dont il frappe cet immense territoire est réparti avec le plus d’équité possible, et même, pour lui enlever ce qu’il peut avoir d’humiliant, reçoit le nom de solde militaire. Il faut que la transition puisse s’opérer sans secousse ; aussi, point de ces confiscations, de ces proscriptions cruelles qui signalèrent si tristement les exploits des Sextus et des Domitius. Il est nécessaire que César se fasse promptement aimer, car il n’a pas le loisir d’attendre ; d’autres soins d’ambition l’appellent à Rome.

Pompée et le sénat sont contre lui, tout peut lui échapper en un jour. C’en est fait, il va lever les étendards de la guerre civile ; mais il sait que l’ancienne province romaine est amie de Pompée et peut se tourner contre lui après son départ, il lui importe donc que la nouvelle, qui est son œuvre, lui demeure fidèle. En toute hâte il s’attache les chefs, leur promet, s’il réussit, des dignités, des charges, des richesses, des honneurs ; il organise de ses propres deniers, avec les braves vétérans des armées de l’indépendance et avec la fleur de la jeunesse gauloise, la formidable légion de l’Alouette ; puis, confiant en sa fortune, tire sa glorieuse épée du fourreau et passe le Rubicon.

Ne suivons point César entrant dans Rome à la tête de ses Transalpins, dispersant ses ennemis, le sénat et Pompée, s’emparant, sans crainte du sacrilège, des trésors mis en réserve dans le temple de Saturne pour combattre les Gaulois et dont lui-même fait largesse aux Gaulois, courant soumettre l’Espagne en quarante jours, traversant, sans s’arrêter, les Alpes maritimes, assiégeant, prenant Massalie, imprudente alliée de son rival. C’est le vol de l’aigle. Tout fléchit sous les pas du héros. Le peuple enthousiasmé le proclame dictateur ; et lui, qui n’a rien oublié, d’un côté, ouvre les portes du sénat aux chefs des tribus qui l’ont le mieux secondé, accorde à plusieurs cités les prérogatives des cités romaines, donne son patronage et son nom aux villes, aux familles celtiques dont il connaît le dévouement, décore en masse du titre de citoyen de la république tous les légionnaires de l’Alouette ; de l’autre, punit la province Narbonnaise de sa préférence pour Pompée en lui imposant trois colonies militaires, et pour rendre ce souvenir éternel, fait dresser au milieu du forum de Némausus des tables monumentales sur lesquelles il inscrit en partant la date de cette dernière victoire. Mais les sénateurs n’ont pas pardonné les sanglantes humiliations que leur a fait subir le dictateur ; ils l’attendent, le laissent s’enivrer dans son plus splendide triomphe, l’assassinent sur son siège, lui donnant à peine le temps de couvrir son visage pour ne pas voir dans ses meurtriers ceux qu’il croyait ses amis les plus chers.

En ce temps-là les beaux-arts de la Grèce étaient en grand honneur à Rome. Pompée avait fait élever à ses frais le temple de la Vénus Victrix et celui de Minerve ; Lucullus, ce fastueux romain, fonda celui de la Félicité ; Paul Émile construisit, l’an 54 avant J.-C., la magnifique basilique qui a porté son nom et qui est la septième. Des esclaves, des affranchis grecs, élevés dans les écoles d’Athènes, reproduisaient sur le bronze, sur le marbre, les immortels chefs-d’œuvre de leur patrie. Des artistes illustres, séduits par la munificence de sénateurs, plus riches que des rois, n’avaient plus d’autre ambition que celle de voir leurs ouvrages décorer les palais, les places publiques de la métropole universelle. Cnéïus, Agath-Angelus étaient de très-habiles graveurs ; Quintus Lolius, Evandre l’Athénien, Arcésilaus et Criton, des statuaires d’un rare talent ; Fasilète, un ciseleur renommé, dont quelques ouvrages sont même très-vantés par Pline et par Cicéron. Le dictateur aimait les arts ; ses immenses richesses, son pouvoir presque suprême lui permirent de leur imprimer une vive impulsion. Il embellit le Capitole, éleva des temples à Mars, à Apollon, à Vénus Génitrix ; c’est en son honneur qu’après la guerre civile le sénat ordonna l’érection de quatre sanctuaires dédiés à la Félicité, à la Clémence, à la Concorde et à la Liberté. Mais aussi quel pays et quel temps ! On élevait des statues d’or, de marbre et d’ivoire à toutes les divinités, à tous les nobles sentiments, à tous les grands hommes de la République !

Quelques archéologues ont prétendu que la conquête avait été précédée dans le Velay d’une époque qu’ils appellent Gallo-GRECQUE. Exagérant l’influence que les colonies phocéennes avaient pu acquérir, ils supposent que non-seulement elles avaient établi des comptoirs jusqu’au pied des Cévennes, noué des relations commerciales avec nos populations des montagnes, mais qu’elles en avaient encore complètement transformé les mœurs et les croyances.  Nous avons fait une large part à cette influence hellénique, à laquelle nous croyons en effet. Des peuples laborieux et civilisés ne pouvaient se mettre en contact avec des hommes tels que Possidonius nous les fait connaître, sans grande ment modifier à la longue toutes leurs habitudes. Aussi disions-nous que le siècle qui précéda la domination romaine fut témoin d’une transformation dans les idées religieuses, et que ce fut incontestablement les nombreux rapports établis avec les colonies massaliotes qui la déterminèrent. Ces relations plus ou moins multipliées serviront à nous expliquer comment, surtout dans les contrées méridionales, la foi druidique s’altérait, comment le panthéisme commençait à se répandre. Mais, quelle distance entre ces grossières idées mythologiques, ces grossières images des divinités gauloises au temps de César, et ce que les historiens nous enseignent de la haute civilisation, de la splendeur des arts appliqués aux monuments religieux de la Grèce et de Rome !  Qu’on ouvre les Commentaires sur la guerre des Gaules, qu’on les étudie dans leur ensemble, l’impression produite par cette lecture fera évanouir toutes les exagérations qui pourraient venir à la pensée. César a traversé le Velay, et alors le Velay ne devait pas avoir plus de civilisation que ses voisins ; il a longtemps parcouru l’Arvernie, théâtre d’un de ses plus brillants exploits ; par conséquent il a bien pu connaître les croyances religieuses, le goût et la pratique des choses de l’art dans ces contrées. Que dit César ?

Où est-il allé rendre grâce aux dieux de ses victoires ? En quel endroit a-t-il vu des temples ? Une seule occasion se présente pour prononcer ce nom de templum, et ce nom ne vient pas sous sa plume.

Les Gaulois, dit-il, font vœu souvent de consacrer à Mars les dépouilles de l’ennemi ; après la victoire ils immolent le bétail qu’ils ont pris. Le reste est déposé dans un lieu désigné : Reliquats res in UNUM LoCUM conferunt ; et en beaucoup de villes l’on peut voir de ces espèces de trophées.

César parle des statues de Mercure, et Montfaucon nous fait connaître quels étaient ces tristes simulacres. Il assure que les Gaulois ont à peu près sur les dieux les mêmes idées que les autres nations, cependant il a longuement développé les doctrines druidiques, et les druides, si peu polythéistes, sont les seuls prêtres de la nation : Illi rebus divinis intersunt, sacrificia publica ac privata procurant, religiones interpretantur.

Source de l’extrait :

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PAR FRANCISQUE MANDET

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Civilisation en Velay

Ce sont les Grecs qui ont été les principaux propagateurs des doctrines polythéistes, doctrines insinuées d’abord timidement par l’exemple plutôt que par l’enseignement, et les mises en pratique par des hommes grossiers pour qui cette foi nouvelle ne fut peut-être qu’une occasion de secouer le joug rigide des anciens prêtres. Lorsqu’on lit avec attention Lucain, Tacite, César et Strabon, ne restons pas persuadé qu’avant la conquête et malgré l’occupation de certaines contrées, il n’y avait point de temples dans les Gaules non soumises ? Sans doute plusieurs divinités mythologiques étaient déjà connues sous les noms usités dans la Grèce et dans Rome ou sous des désignations celtiques ; mais c’était bien plutôt, il faut le reconnaître, l’application du rite a des druides à de nouvelles croyances qui cherchaient à s’introduire, qu’une religion régularisée et acceptée. Esus, le dieu suprême, qui d’abord n’avait jamais eu de simulacres ni d’autres noms, transformé en personnage divin, fut fait à la ressemblance humaine. Mars, Vulcain, Mercure et les autres immortels, vénérés comme attributs d’une même puissance, finirent par avoir des statues spéciales et par être l’objet de cultes différents.

Enfin l’idolâtrie et le polythéisme n’eurent plus de limites. Non-seulement l’adoration des mages devint vulgaire, mais on vit dans les derniers temps les bois, les lacs, les rochers et les fontaines recevoir les hommages des populations égarées. Sans parler du lac de Toulouse, désigné par Strabon, où les Tectosages jetaient avec profusion l’or et l’argent, nous citerons un lieu voisin de la Vellavie.

Au pied d’une montagne du Gévaudan, était un grand la consacré à la lune. Chaque année, les peuples des environs se rendaient à ce lac et y jetaient, les uns des habits d’homme, du lin, des draps, des toisons entières ; les autres, des fromages, de la cire, des pains et d’autres choses, chacun selon ses forces et ses facultés. On faisait conduire en ce lieu des charrettes chargées de provisions pour trois jours qu’on y passait tout entiers à faire bonne chère ; le quatrième jour, quand tout le monde était sur le point de s’en retourner, il ne manquait jamais de s’élever un furieux orage, mêlé de tonnerre et d’éclairs, à la lueur desquels il tombait tant d’eau et tant de pierres qu’on désespérait de la vie et de son retour.

 Ce lac, ne serait-il pas celui du Bouchet-St-Nicolas qui, en effet, se trouve sur les confins de la Vellavie et du Gévaudan ? Non-seulement sa situation topographique, mais la tradition, qui toujours à environné d’une mystérieuse terreur l’antique cratère, vient confirmer cette hypothèse. Voici la légende que se transmettent d’âge en âge les montagnards du pays ; en la reproduisant ici en regard de celle que rapporte l’illustre évêque, nous ne pouvons-nous empêcher de signaler la singulière analogie qui les rapproche et semble leur donner une origine commune.

La civilisation de l’empire changea tellement l’aspect du territoire et révolutionna avec une si grande promptitude les antiques coutumes gauloises, que les souvenirs antérieurs à la conquête étaient déjà perdus quand le catholicisme vint renverser l’œuvre romaine pour jeter à sa place la fondation d’une société nouvelle. On ignorait déjà et les druides et leurs doctrines. Le peuple s’arrêtait ébahi en face des vieux dolmens, attribuant aux puissances mystérieuses de l’air les travaux que son ignorance ne pouvait expliquer. Pour lui, la fée, cette création poétique, charmante de la rêveuse pensée du moyen-âge, expliquait toutes les merveilles, tous les problèmes du passé, il ne croyait plus aux déesses, et l’ange consolateur de la foi chrétienne, caché sous le voile de ses blanches ailes, essayait encore dans le ciel les doux préludes de sa harpe d’or.

Source de l’extrait :

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Gouvernement en Velay

Si l’ordre électif des prêtres constitua le gouvernement théocratique des Gaules, à son tour l’ordre héréditaire des nobles ou des chevaliers servit de base au gouvernement aristocratique. Le premier, nous l’avons dit, se recrutait indistinctement dans tous les rangs de la nation ; pour y pénétrer il suffisait de se livrer à de longues, à de patientes études, et de vivre d’après les règles austères du druidisme. Le second se composait des anciennes familles souveraines des tribus, et des notabilités récentes que les combats, d’éminentes fonctions judiciaires ou une grande fortune avaient classées définitivement au-dessus de la multitude.

La guerre avait été le berceau de la noblesse, elle resta son partage. La puissance des chevaliers se mesurait au nombre des clients attachés à leur personne. Quelques-uns en avaient plus de dix mille à leur suite ; aussi la réputation de ces chefs de soldure s’étendait-elle quelquefois si loin, que non-seulement des cités voisines mais même des nations étrangères leur envoyaient des députés et de riches présents, pour briguer leur alliance. On en vit dans les armées d’Annibal, de

Persée, d’Antiochus. Si l’on veut avoir, d’après Diodore, Pline et Varron, l’image d’un chef arverne, éduen ou biturige, au deuxième siècle avant notre ère, qu’on se représente un homme d’une haute stature, à l’air franc et martial, impatient de courir au combat, jaloux de rencontrer quelque grand péril sur sa route pour le surmonter avec audace en présence de ses soldats émerveillés. Il est coiffé d’un casque en métal que décorent des têtes d’animaux fantastiques, des cornes d’élan, de buffle ou de cerf, et sur lequel se balance un panache gigantesque. Cet homme, dont la poitrine est large et puissante, porte une lourde cuirasse à la manière grecque ou romaine, une cotte à mailles de fer d’invention gauloise, un vaste bouclier peint de couleurs éclatantes et, comme le casque, orné de têtes d’animaux féroces. Un sabre énorme pend sur sa cuisse droite à des chaînes ou à un baudrier cou vert d’or, d’argent et de corail. Son cou, ses bras et ses mains sont chargés de colliers, de bracelets, d’anneaux précieux ; en un mot, il a réservé pour le jour des batailles ses plus riches parures, et veut se montrer à l’ennemi dans toute sa force et sa beauté.

Le gais, le matras, la cateïe, la flèche, la fronde, le long sabre sans pointe à un seul tranchant, la pique, dont le fer, long de plus d’une coudée et large de deux palmes, se recourbait vers sa base en forme de croissant, telles étaient les armes à l’usage des Gaulois. Le dernier surtout était terrible, et les historiens assurent qu’elle hachait et lacérait si cruellement les chairs que son atteinte était mortelle.

On a trouvé dans le Velay une assez grande quantité d’armes gauloises, principalement des pointes ou lames de flèches, de haches et de couteaux. La plupart sont en pierres dures ; et quoiqu’il s’en rencontre quelques-unes en bronze, celles-ci paraissent beaucoup plus rares, probablement à cause de la valeur intrinsèque de la matière. Ces instruments sont aujourd’hui trop multipliés, et leur forme trop connue, pour qu’il soit important d’en donner une minutieuse analyse. Le plus vulgaire affecte la figure d’un coin terminé en pointe arrondie d’un côté, puis allant en s’aplatissant et en s’élargissant en éventail à l’autre bout. Ses dimensions varient suivant les usages auxquels il était destiné, usages qui, du reste, ne nous sont pas tous parfaitement révélés.

 Le musée du Puy possède, dans sa riche collection d’objets antiques, quelques types remarquables de ces armes primitives, assez semblables à celles des sauvages des îles de la mer du Sud. Le système électif servit de base au gouvernement démocratique. Ce fut d’abord, comme dans toutes les réactions, un grand mouvement au profit des idées régénératrices. L’élection remplaça le privilège de l’hérédité, des magistrats librement choisis furent mis à la place des chefs absolus qui dominaient les villes et les cités. Pour ne rechercher que ce qui se passa autour de nous, nous trouvons en Auvergne, 120 ans avant Jésus-Christ, une monarchie héréditaire organisée, et 60 ans plus tard, nous voyons le peuple condamnant au dernier supplice un noble qui avait tenté de rétablir la royauté. Le principe d’association prévalut bientôt ; il était difficile, en effet, que toutes les populations des Gaules vécussent indépendantes les unes des autres. Toutefois, ce principe ne put se conserver longtemps dans son libéralisme. Les faibles ont toujours besoin de secours, pour se garantir de l’oppression des forts ; et le protecteur trop puissant est bientôt entraîné vers la tyrannie : c’est ce qui arriva. Déjà, au temps de la conquête, le plèb n’avait guère que le rang d’esclave, ne faisait rien par lui-même et n’était admis à aucun conseil.

Il y avait cependant une importante distinction à faire entre les clientèles rurales et les clientèles urbaines. Les premières unissaient le client au chef de la tribu par un lien indissoluble. Le patron léguait avec son domaine les hommes qui en dépendaient, et cette dépendance était héréditaire. Le paysan naissait, vivait, mourait attaché à la glèbe, pour nous servir d’un mot employé à une autre époque. Les secondes, au contraire, étaient individuelles, n’engageaient aucunement le reste de la famille, ne se transmettaient point par voie d’hérédité. C’était un contrat de servitude volontaire entre un citoyen puissant et un homme pauvre ; contrat qui s’éteignait par la mort de l’une des parties, et était uniquement basé sur leur intérêt réciproque.

Pour se préserver des agressions du dehors, les Ruthènes, les Helviens, les Gabales et les Vélaunes s’étaient placés sous le protectorat des Arvernes et étaient devenus leurs clients. Ce fut incontestablement un patronage plus ou moins librement accepté auquel ils durent se soumettre ; mais en aliénant une partie de leur liberté, ils assurèrent ainsi, au moins momentanément, la conservation de l’autre. Il est facile de se faire une idée des engagements qui devaient unir ces quatre cités à la puissante Arvernie. D’un côté, un tribut en hommes et en argent, une obéissance aveugle, complète aux lois du protecteur ; de l’autre, en échange, l’appui d’un peuple fort et redouté. Telle est la base commune de tous les contrats de cette nature. Cependant, la manière dont ce contrat national était scellé ne nous a pas été transmise par les historiens.

Montfaucon pense avoir découvert la solution de ce problème historique, la voici : Il y a plusieurs siècles qu’on trouva un petit monument en bronze d’une admirable perfection, le même qui est aujourd’hui déposé dans la précieuse collection de la bibliothèque impériale à Paris. C’est une main droite ouverte, dont deux doigts, le médius et l’annulaire, manquent entièrement. Il est évident qu’elle ne provient pas d’une statue, puisqu’elle a été fondue d’un seul jet, et que non-seulement il n’y a point de cassure au poignet, mais qu’elle est hermétiquement fermée en cet endroit. D’ailleurs sa destination primitive est suffisamment indiquée par l’inscription grecque gravée dans la paume.



Montfaucon, dans son savant ouvrage sur les antiquités expliquées, parle de cette main symbolique et la considère comme un gage d’alliance envoyé par les peuples d’Auvergne à ceux du Velay. Le comte de Caylus, qui a eu ce bronze en sa possession et en a donné une gravure assez exacte, n’hésite pas non plus à regarder cette main comme un symbole d’amitié entre deux peuples. Son opinion est en cela conforme à celle de tous les antiquaires qui ont eu à se prononcer ; il varie seulement avec eux sur le seul point de savoir quels étaient ces Vélaunes dont il s’agit dans l’inscription. Ce nom appartient en effet à deux peuples différents. Les uns, fixés au pied des Alpes ; les autres, au pied des Cévennes. Velauni est le nom des premiers, Vellavi et Velauni indistinctement, celui des seconds ; cependant, ce n’est jamais que de ce dernier dont se servent César et Strabon, quand ils veulent désigner les clients des Arvernes. Voilà pourquoi Montfaucon, qui peut être même ne connaissait pas le petit peuple méridional que Caylus est allé découvrir dans les anciennes cartes des Gaules, n’hésite pas à attribuer aux habitants du Velay un monument qu’il considère comme un des plus importants de leur histoire. D’après lui, ce serait là le sceau du contrat national passé volontairement entre les cités de premier ordre et celles qui se constituaient leurs clientes, entre les peuples d’Auvergne et ceux de nos montagnes.

Quelle que soit la valeur de cette explication, elle n’est pas tellement absolue que nous ne puissions demander si c’était seulement dans cette occurrence que les cités de la Gaule eussent à s’adresser un pareil gage d’union ; si les Vélaunes, quoique clients des Arvernes, ne pouvaient, ne devaient pas établir en même temps d’utiles relations commerciales avec d’autres nations plus ou moins éloignées et, à cette occasion, échanger avec elles ces mains d’alliance symbolique ?

C’est ce que nous allons avoir à examiner.

Si nous ouvrons la carte des Gaules avant l’établissement de la province romaine, nous voyons ce vaste pays partagé en trois grandes familles : au midi, la famille ibérienne et la famille grecque d’Ionie ; sur le reste du territoire, la famille gauloise proprement dite. Les Aquitains et les Ligures composaient la première ; les Massaliotes et leurs colonies vinrent faire la seconde ; les races galliques et kimriques constituaient la troisième.

Les Aquitains habitaient la portion de terre limitée par la Garonne, les Pyrénées et l’Océan. Les Ligures s’étendaient de l’autre côté de la Garonne, depuis l’Isère jusqu’aux Alpes et à la Méditerranée (seulement une partie de leur rivage avait été envahie par les émigrations grecques qui s’étaient successivement fixées depuis le pied des Alpes maritimes jusqu’au grand promontoire aujourd’hui nommé cap Saint-Martin). Les possessions de la race gallique étaient circonscrites par le cours du Tarn, le Rhône, l’Isère, les Alpes, le Rhin, les Vosges, les monts Eduens, la Loire, la Vienne et une ligne qui de là venait rejoindre la Garonne, en tournant le plateau de l’Arvernie. Les races kimriques occupaient, en s’avançant dans le nord, tout le reste des Gaules.

Les Arvernes, les Séquanes et les Edues étaient, dans le pays gallique, les trois peuples qui se disputaient la suprématie. Les autres peuplades, ainsi que le fait observer très-judicieusement M. Thierry, groupées autour d’eux pour la plupart, soit par la conquête, soit par les liens de la clientèle fédérative, formaient sous leur patronage trois puissantes ligues rivales, presque constamment armées les unes contre les autres. Quoi qu’il en soit, et sans même nommer ici les populations dont César résume et termine l’histoire, nous rappellerons sommairement la situation topographique des régions ou tribus clientes de l’Arvernie. Si nous voulons, en effet, rechercher plus tard l’origine d’un monument d’inspiration grecque ou romaine et dont quelques vestiges restent encore ; s’il nous paraît utile, pour l’intelligence de l’histoire, pour l’appréciation d’une œuvre d’art, de remonter à la pensée originelle, il faudra bien préalablement connaître quels souffles bienfaisants ou fatals ont passé sur les mœurs, sur les croyances, sur les travaux de nos pères. Deux questions seraient donc, sinon à résoudre, du moins à indiquer. La première, relative à l’influence des Grecs depuis leur arrivée sur les rivages de la Gaule méridionale, six cents ans avant notre ère ; la seconde, ayant seulement pour point de départ l’époque de l’établissement de la province romaine, cent ans avant la conquête, relative aux modifications que cette nouvelle famille dut exercer sur la civilisation de nos pays.

Nous l’avons dit, les Ruthènes, les Helviens, les Gabales et les Vélaunes étaient clients des Arvernes. Ces deux derniers peuples surtout, établis sur le versant septentrional des Cévennes, par conséquent protégés contre les Allobroges et les Volces par cette immense barrière, ne pouvaient s’abriter sous un meilleur patronage. Néanmoins cette alliance, que les dispositions topographiques rendaient indispensable dans les luttes intestines, et qui avait principalement pour but la défense du territoire, n’empêchait pas pendant la paix le commerce avec les autres peuples. On conçoit que les Gabales et les Vélaunes, placés sur la frontière du pays des Ligures, devaient, par leur position même, chercher à entretenir d’utiles relations avec les contrées trans-cévéniques.

 Plus nous remonterons aux époques les moins civilisées, plus les moyens de communication seront rares et difficiles à travers les Gaules ; plus les habitants de nos montagnes devront servir d’intermédiaires obligés pour tous les échanges industriels entre les populations de l’Arvernie et les comptoirs grecs fondés dans les provinces liguriennes. Cela semble au moins d’autant plus probable que nous verrons, durant tout le moyen-âge, les foires et les marchés de la cité d’Anis fréquentés par les Dauphinois, les Provençaux, les Languedociens, les Espagnols, d’une part ; de l’autre, par les marchands du Limousin, du Poitou, du Bourbonnais, de l’Auvergne et du Forez. On eût dit que les murs vénérés de la miraculeuse basilique de Notre-Dame étaient la limite sacrée au pied de laquelle venaient se joindre sans pouvoir la dépasser, les méridionaux et les populations de la Gaule centrale. Cette coutume, transmise de génération en génération sous la sauve garde de l’intérêt local et de la piété des fidèles, était si invétérée qu’elle persista jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, et qu’à une époque même plus récente, les principales maisons de commerce du Puy, en rapport avec Aix et Marseille, faisaient la commission des produits méridionaux, non-seulement pour le Velay, mais pour une partie considérable des provinces voisines. Cependant les choses ont dû changer, depuis que les transports s’effectuent au moyen de grandes et fortes voitures au lieu de se continuer sur le dos des mulets, depuis que les communications montagneuses, quoique directes, ont été délaissées pour les routes qui traversent les pays plats et d’un facile parcours.

Les Massaliotes, qui, dans les premiers temps, n’avaient osé s’aventurer qu’aux alentours de leurs colonies, finirent peu à peu par se répandre dans tout le territoire des Ligures. Ils étaient humbles, timides, savaient habilement flatter ceux auxquels ils voulaient plaire et ne s’avançaient dans une contrée qu’après s’être bien persuadés des intentions bienveillantes des habitants à leur égard. Du reste, s’il y avait pour les Grecs un immense intérêt à créer, pour ainsi dire, un monopole commercial dans ces riches domaines avec des peuples si simples, si nouveaux à l’industrie, c’était aussi un inappréciable avantage pour les Gaulois de donner l’hospitalité à des gens qui leur apportaient jusque sous leur toit ces magnifiques étoffes, ces parures précieuses, ces armes éclatantes et commodes qu’ils ignoraient, et dont leur vanité, déjà proverbiale, trouvait tant de bonheur à se parer.

Au fur et à mesure que le crédit des Massaliotes prenait une plus grande consistance, ils créaient des comptoirs dans l’intérieur et se mêlaient plus familièrement avec les indigènes. Les Ligures, puis successivement les autres peuples de la Gaule, subirent presque à leur insu cette influence douce, irrésistible, qu’exerce toujours un peuple intelligent, habile, éclairé, sur une nation barbare. Ce n’était pas uniquement, on le comprend, des marchandises qui s’échangeaient dans ces rapports intimes, c’était encore des mœurs, des habitudes, des connaissances différentes.

Quand nous disions que les Vélaunes étaient topographiquement placés de façon à servir d’intermédiaires aux Grecs établis de l’autre côté des Cévennes et aux peuples du centre des Gaules, nous avions mieux que des conjectures pour le justifier. En effet : Strabon, parlant des modes de transport usités par les Massaliotes, cite au premier rang la route directe, joignant la côte de la Méditerranée aux sources de la Loire, à travers les Cévennes. Donc, si la principale voie de terre, préférée aux embarcations sur le Rhône que les bateaux grecs et gaulois ne remontaient qu’avec beaucoup de temps et de danger, passait par la Vellavie pour desservir une portion considérable de la Celtique, évidemment nos assertions étaient fondées. D’ailleurs, tout ce qui dans un pays témoigne d’une influence étrangère se retrouve dans l’antique Velay, à propos des Grecs. N’eussions-nous pas le document géographique de Strabon, il suffirait de consulter les vieux vocabulaires de nos idiomes montagnards, surtout les anciens tableaux de statistique locale, pour les trouver tous remplis de locutions helléniques. La main en bronze, cette œuvre grecque, adressée avec une inscription grecque aux Vélaunes, ne serait-elle pas encore une preuve des rapports spéciaux qui unissaient cette contrée aux colonies massaliotes ?

M. le vicomte de Becdelièvre, qu’inspira toujours le sentiment artistique dans ses recherches sur nos antiquités, ne partage pas l’opinion émise par Montfaucon. Suivant lui, ce n’est point de l’Auvergne, c’est plutôt d’une colonie phocéenne que fut envoyé l’antique symbole. Marseille dut chercher à établir des relations de commerce avec les provinces de l’intérieur. Or, le monument certifie que sinon cette ville, du moins quelqu’une du littoral contracta une alliance avec les populations de nos montagnes ; partant, l’antiquaire se croit fondé à dire que le style grec, la belle exécution de cette main, prouvent qu’elle venait de l’une de ces colonies-mères d’où les arts s’étaient propagés chez les Volces.

Cette opinion est au moins fort ingénieuse, car il est évident qu’en Auvergne on n’aurait pu, à cette époque, réaliser un objet d’art aussi parfait. C’était seulement chez des artistes grecs que devaient se rencontrer le savoir et les traditions de la belle sculpture attique. Cependant, pour concilier cette interprétation avec les paroles si positives de César et de Tacite, qui ne limitent pas aux colonies phocéennes de semblables envois, peut-être serait-il plus exact d’admettre que l’ancien usage, ve’ere instituto, de s’adresser des mains symboliques était général dans les Gaules ; mais que les Celtes, étant par eux-mêmes dans l’impossibilité de produire des œuvres semblables, les faisaient fabriquer dans les colonies d’où ils les tiraient. Cette interprétation semblerait, pour le cas particulier que nous examinons, d’autant plus acceptable, qu’il paraît hors de doute que la main et l’inscription ne furent pas exécutées par la même personne. L’une, infiniment correcte et pure, dénote une science anatomique unie à un goût parfait, tandis que les caractères de l’autre sont irréguliers, grossièrement tracés, comme les formerait un ouvrier des plus ignorants ; ce qui porte à conclure qu’une certaine quantité de ces mains de bronze était expédiée des rives liguriennes aux chefs gaulois, et que ceux-ci faisaient graver au fur et à mesure le nom du peuple auquel ils s’unissaient.

 Il est bien vrai que les Gaulois apprirent des Phéniciens les sciences industrielles et qu’ils devinrent bientôt aussi habiles dans l’exploitation des mines que dans l’art d’employer les métaux. Les armes qu’ils fabriquaient étaient excellentes ; Pline assure même qu’ils travaillaient avec une supériorité remarquable le cuivre et le bronze ; mais cette éducation ne fut pas l’œuvre d’un jour. Ils s’inquiétaient peu de demander à leurs maîtres des enseignements sur les arts ; d’ailleurs, les Gallo-Grecs, avec qui ils se trouvaient le plus ordinairement en contact, étaient plus marchands qu’artistes. Leurs médailles étaient presque informes ; les bagues, les bracelets, les vases, les figures qu’ils faisaient eux-mêmes témoignaient davantage encore de leur complète ignorance des chefs-d’œuvre de la Grèce et de Rome.

Ils avaient besoin, avant de se préoccuper du perfectionnement de la forme, de rechercher les choses au fond, et ils le firent avec ardeur. Les Bituriges inventèrent les procédés de l’étamage, les Eduens ceux du placage. Les uns s’appliquèrent à carder, à filer de belles laines, d’autres à les teindre, d’autres à les tisser. Ici on imagina la charrue à roues ; là, le crible à crin ; avant qu’on le sût ailleurs, on employait dans les Gaules la marne comme engrais et l’orge fermentée comme boisson.

Source de l’extrait :

HISTOIRE DU VELAY ANTIQUITÉS CELTIQUES ET GALL0-R0MAINES

PAR FRANCISQUE MANDET

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Religion en Velay

Les historiens des Gaules et leurs commentateurs déterminent dans l’ère celtique trois époques pendant lesquelles les formes du gouvernement sont entièrement différentes. C’est d’abord une théocratie redoutable qui tient asservies sous le joug sacerdotal toutes les facultés de l’homme. La nation, jeune encore, tremble sous la tutelle de ses mystérieux druides et marche où la conduit leur voix impérieuse.

C’est ensuite une altière aristocratie qui s’empare de la puissance. Les hommes énergiques, ceux qui, par leur force, par leur courage, par les services rendus, croient mériter mieux que ce qu’on leur accorde, ne tardent pas à lever l’étendard de la révolte. Le glaive du commandement militaire devient un sceptre entre les mains robustes de ces hardis parvenus. Cependant une large et belle part reste aux anciens chefs ; on n’a pu arracher de leur front la plus durable des deux couronnes : ils demeurent les ministres suprêmes de la divinité. L’irrésistible ascendant de leurs doctrines religieuses, les ressources de leur savoir imposent à la nation, et pour longtemps savent leur maintenir une influence presque souveraine. À son tour, la démocratie l’emporte. Ce que quelques-uns avaient pu seuls comprendre, seuls exécuter, finit par frapper l’intelligence de tous. Les luttes des deux pouvoirs, leurs excès, font promptement l’éducation des classes inférieures. L’œuvre d’affranchissement que nous verrons se reproduire contre les seigneurs féodaux du moyen-âge est tentée, et même, dans un grand nombre de tribus celtiques, victorieusement accomplie contre les chefs militaires, oppresseurs des provinces. Cette forme de gouvernement plus ou moins démocratisé fut celle que trouva César, et sous l’inspiration de laquelle il écrivit ses Commentaires. Voilà pourquoi il ne faudrait pas prendre cet écrivain exclusivement pour guide dans les recherches historiques que l’on voudrait faire remonter à des temps trop antérieurs à la conquête.

Sous le gouvernement théocratique toutes les doctrines se confondent dans l’unité. C’est un seul dieu, maître du ciel et de la terre, qui punit et qui récompense dans un autre monde ; c’est une classe privilégiée qui lui sert d’interprète ici-bas, à laquelle chacun doit obéissance, parce qu’elle seule a la double clef de la vie présente et de la vie future.

Sous le gouvernement aristocratique le principe unitaire est scindé. Le corps social, d’abord organisé à l’exemple du corps humain, ne conserve plus cette harmonie générale ; le bras veut se mouvoir sans attendre les conseils de la pensée, comme si l’un n’avait pas été fait pour subir l’influence de l’autre. Dès lors, le dogme rigoureux de la foi primitive n’est plus accepté par les hommes disposés à la tyrannie, que modifié en proportion de leurs intérêts. Le pouvoir nouveau, ne trouvant plus dans les anciennes lois druidiques la sanction de ses actes, dut favoriser de tous ses efforts les tendances religieuses les plus hostiles aux idées qu’il voulait combattre. – Enfin, sous le gouvernement démocratique, les membres se séparent et veulent vivre d’une existence indépendante ; chacun se fait, suivant sa force et ses besoins, des lois et des croyances. C’est l’époque des invasions, aussi bien sur le territoire que dans les esprits. Les druides et les grands chefs perdent leur empire, tous les dieux ont des autels, parce que toutes les passions, tous les intérêts sont devenus les seuls maîtres souverains des hommes.

Au temps où le gouvernement théocratique était dans toute sa puissance, les druides  étaient à la fois juges, rémunérateurs et vengeurs des actions humaines. Non-seulement ils commandaient en ce monde, mais ils étendaient leur empire par-delà le seuil de la vie. Ces prêtres austères, disent nos historiens, vivaient dans une retraite profonde. Seuls ils se livraient aux études de théologie, de morale et de législation. Ils cultivaient les sciences abstraites, faisaient de sérieuses recherches sur la médecine, la physique, l’astronomie, et proclamaient dans leurs enseignements la grandeur infinie de Dieu, l’immortalité de l’âme, la vie future.

Aristote avait écrit qu’ils apprenaient aux peuples, d’une manière mystérieuse, à ne point faire de mal et à déployer un grand courage ; Pline les appela les mages des Gaulois ; « mages, dit-il, qui pouvaient bien « passer pour les maîtres de ceux de l’Orient. » Les eubages, interprètes des druides auprès du peuple, étaient chargés de la partie extérieure et matérielle du culte, ainsi que de la célébration des sacrifices. Ils étudiaient particulièrement ce qui, dans les sciences naturelles, médicales et astronomiques, était utile à leurs fonctions. Ils devaient savoir immoler une victime avec habileté, lire, dans ses convulsions, dans ses entrailles palpitantes, dans son sang répandu, les bons ou sinistres présages. Ils interrogeaient aussi le vol, le chant des oiseaux, et, sous les inspirations de leurs chefs, pratiquaient l’art de la divination. – Dépositaires des vieilles chroniques de la Gaule, les bardes apprenaient par cœur et récitaient ensuite à la foule, sous forme de poèmes, ce qu’il fallait qu’elle sût de son histoire. Comme les lois druidiques proscrivaient de la façon la plus rigoureuse les moindres documents écrits, tout devait se transmettre par la mémoire. Dans cette faculté, pourtant si trompeuse, si fragile, étaient les uniques archives de la patrie. Quelques historiens n’ont vu dans cette législation qu’une œuvre du caprice et de l’ignorance ; pour nous, au contraire, elle nous semble bien plutôt un puissant moyen de direction suprême. Les prêtres, qui voulaient garder toutes les clefs entre leurs mains, avaient trop le pouvoir de l’écriture, pour donner à la pensée éternellement jalouse de son indépendance un si périlleux auxiliaire ; aussi les bardes avaient ils seuls le pouvoir de recueillir et de répandre les traditions nationales. Ils suivaient le guerrier sur le champ de bataille, venaient s’asseoir au foyer domestique, dans les assemblées populaires, et chantaient, en s’accompagnant de la rotte, les actions glorieuses dont ils avaient été témoins et qu’ils proposaient à l’admiration du monde entier.

 L’effet de leurs vers était si puissant, disent Diodore et Strabon, qu’on les vit plus d’une fois, dans les guerres intestines, désarmer les combattants furieux par la magie de leur parole et par la douce harmonie de leur voix.

Le chef des druides exerçait durant sa vie entière une autorité sans limite. À sa mort l’élection pour voyait à son remplacement. Quoique le choix ne pût être fait que dans l’ordre sacerdotal, il était néanmoins disputé avec une telle fureur que le bandeau suprême, trempé dans le sang des guerres civiles, ceignait presque toujours le front du plus audacieux. À certaines époques de l’année, un collège général se formait en cour de justice et en assemblée politique, afin de décider des grands intérêts nationaux. Les convocations, qui d’ordinaire avaient lieu dans le pays des Carnutes, se poursuivirent presque jusqu’à la conquête, bien que la puissance druidique fût très-amoindrie.

Les druidesses exerçaient aussi une influence religieuse sur tout ce qui les environnait, non par un pouvoir légalement admis, mais par l’irrésistible ascendant du don prophétique qu’on leur reconnaissait et qui les rendait au loin célèbres. Témoin l’hôtesse de Dioclétien qui lui prédit, alors qu’il n’était rien encore, qu’un jour il deviendrait empereur.

Ces sacrificateurs, ces poètes, que Possidonius, Césaret Strabon trouvèrent dans les Gaules, n’étaient pas cependant les fidèles et austères disciples des anciens druides ; il ne fallait plus les aller chercher dans de sombres forêts de chêne, au pied des dolmen Sacrés. Les eubages traînaient la hache des sacrifices à la suite des armées et, dociles aux volontés du chef, ne lisaient dans les entrailles des victimes que de mensongers présages. Les bardes, ces vieux chantres de la gloire et de la religion, avaient fait de leur lyre un instrument de honteux servage. Pour quelques nobles intelligences, encore inspirées par l’amour du pays et par le respect des choses saintes, partout on voyait de méchants poètes attachés à la domesticité des princes et chargés du soin de dis traire leurs ennuis. Le roi Luernius, jetant de l’or, comme une aumône, au barde couvert de sueur et de poussière qui chante ses grossières louanges en courant après son char, n’est-il pas le témoin de la décadence, l’image de la dégradation ? Les druides eux-mêmes, surtout ceux du midi des Gaules, ne sont plus ces pontifes graves et savants ces pères de la patrie dont le nom seul avait été jadis la bannière des combats et le gage des plus pacifiques alliances ; ce sont de simples prêtres oubliant tous les jours les traditions et les doctrines, cherchant à ressaisir par l’intrigue l’influence qu’il avait fallu plusieurs siècles pour conquérir, et délaissant dans la solitude les dolmens du dieu de leurs ancêtres, pour courir aux mystérieuses initiations de Taran, de Bélen et de Mercure. On ne trouve aujourd’hui aucun vestige de cromlech dans le Velay ; car il ne faut pas confondre quelques pierres plantées, quelques prismes basaltiques dont le pays abonde, avec les enceintes gauloises qui servaient de sanctuaires aux premiers prêtres. Toutefois, si nous devons en croire les solutions étymologiques de M. l’abbé Sauzet, cette petite province fut jadis un centre druidique important. Voici de quelle manière cet ingénieux écrivain prétend le démontrer :  Nous citerons textuellement, comme nous le ferons toujours en pareille matière, afin qu’on puisse prendre une idée plus exacte de la nature des documents qui servent de base à l’histoire des antiquités locales.

Source de l’extrait :

HISTOIRE DU VELAY ANTIQUITÉS CELTIQUES ET GALL0-R0MAINES

PAR FRANCISQUE MANDET

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Mœurs et caractère

Possidonius, César, Strabon, Diodore sont les écrivains auxquels il faut toujours recourir quand on veut avoir une idée plus ou moins exacte des mœurs, des habitudes, du langage et du gouvernement des Celtes. Sans doute ils ne nous initieront point aux institutions primitives, puisqu’eux-mêmes ne se sont préoccupés que de ce qu’ils ont vu, mais du moins leurs récits seront un point de départ facile à constater pour tous. Au-delà des témoignages écrits, la confusion commence. Cependant, de quelque source que descende une assertion, il est sage, avant de l’accepter comme certaine, de l’examiner avec scrupule. Beaucoup peuvent sembler vraies d’un point de vue général et être erronées alors qu’on voudrait en faire l’application à un pays déterminé. Ceci a lieu principalement pour le Velay, dont aucun de nos anciens auteurs n’a parlé, et dont on ne peut par conséquent rétablir les origines qu’à l’aide de rapprochements souvent téméraires. Aussi dirons-nous que l’ère celtique doit figurer en cette histoire comme apparaissent, dans un nébuleux horizon, ces formes vagues, fugitives, que de brumeuses vapeurs voilent mystérieusement et rendent insaisissables au moment où on croit les entrevoir.

Faut-il répéter, comme tant d’historiographes se sont empressés de le faire, que les Gaulois avaient les yeux bleus, la peau très-blanche, les cheveux blonds ou roux, et une stature gigantesque ? Généraliser ainsi, c’est ne rien apprendre. Les Galls, les Belges, les Kimris, devaient peux ressembler aux populations méridionales, et Diodore affirme que les Ligures étaient de petite taille. Il est bien plus rationnel de penser qu’il s’était rencontré chez certaines peuplades du nord de la Gaule un type parti- culier et vraiment remarquable, dont la tradition a voulu perpétuer exclusivement le souvenir. Autrement, à voir nos montagnards du Velay, ne les croirait-on pas enfants d’une race abâtardie ? Cependant, si quelque part une famille se conserva semblable à elle-même, ce dut être dans ces contrées où, depuis des siècles, ne s’est jamais arrêté l’étranger. Ceux qui les habitent s’y reproduisent sans contracter d’alliances à l’extérieur, et gardent ainsi dans le langage, dans les habitudes et les formes du corps, un caractère, pour ainsi dire, primitif. Or, rien ne ressemble moins au portrait historique des Gaulois que celui des habitants de nos montagnes. –

Les Vellaviens sont, en général, d’une taille peu élevée, ils ont les cheveux noirs ou châtains, les yeux de couleur foncée, les épaules et la poitrine larges, presque toujours la peau brunie par l’air vif et par le soleil ardent du pays. Sans avoir l’apparence de gens extrêmement robustes, ils ne sont pas moins infatigables à la marche et aux rudes labeurs. En aucun endroit peut-être on ne rencontre plus de boiteux. Le nombre en est si considérable au Puy et dans ses alentours, que les voyageurs ne peuvent s’empêcher d’en témoigner une grande surprise. Les médecins et ceux qui ont attentivement étudié l’histoire physiologique de la population paraissent d’accord pour désigner, comme une des causes premières de cette infirmité, la misère, la négligence, la malpropreté. C’est à cette occasion que l’on peut se convaincre de la funeste ténacité des vieux usages. De temps immémorial, les habitants de la ville, même les plus riches, ont la fatale habitude de porter leurs enfants en nourrice chez les villageoises des environs. Le plus souvent ces femmes sont pauvres, mal nourries, sans aucun soin de leur personne, constamment détournées par leurs affaires domestiques des devoirs si nombreux, si pressants de la maternité ; et il résulte de cet état d’indigence et d’incurie, surtout chez les gens qui vivent au fond d’étroites vallées, dans des habitations humides, sombres, mal aérées, de scrofuleuses humeurs transmises ensuite de génération en génération.  Dans sa Statistique de la Haute-Loire, p. 154, M. Desribiers fait, à ce sujet, quelques observations que nous croyons devoir joindre à celles que nous venons de présenter.

Plusieurs causes, dit-il, me paraissent faire naître ou compliquer les maladies dans ces montagnes. La première est la vivacité du climat, jointe à l’inconstance de la température. L’abaissement brusque du thermomètre, vers la fin du printemps, après quelques jours de chaleur, et souvent même au cœur de l’été, après un orage, surprend le cultivateur en habit léger, et quelquefois à demi-nu et couvert de sueur ; la transpiration s’arrête subitement, et les fluxions de poitrine se déclarent, les rhumatismes prennent naissance. Les eaux vives bues sans précaution comme sans mesure, lors des travaux de la moisson, occasionnent le même effet. Des constructions basses et humides, mal éclairées, peu ou points aérés ; l’habitation constante au rez-de-chaussée et de plain-pied avec la partie qui sert au logement des bestiaux ; le dégagement des gaz délétères produits par la fermentation des matières animales ou végétales entassées dans les cours des maisons de ferme pour former des engrais ; la malpropreté ; le peu de linge dont l’habitant des montagnes est pourvu, telles sont encore les sources de beaucoup de maladies aiguës ou chroniques qui affligent plus particulièrement le paysan de ces contrées. Il a, pour les visites des médecins, beaucoup de répugnance ; il ne les appelle guère qu’après le ministre de la religion, et lorsqu’il ne reste à peu près aucune ressource, etc., etc. Pour apprécier le bien-être de certaines localités du Velay, il ne faut pas les aller visiter le dimanche et les jours de fête. Le bruit, le mouvement, les dépenses qui se font dans les cabarets, seraient de mensongers indices. Presque toujours ce sont les plus pauvres qui s’abandonnent aux plus grands excès, et bien des familles attendent, pour subsister une semaine, l’argent qui se consomme en quelques instants. – Au sortir de la grand’messe, les villageois entrent en foule dans les auberges, prennent possession des tables comme d’une propriété qu’ils gardent huit et quelquefois dix heures sans désemparer. Ils mangent très-lentement, car pour eux le repas n’est qu’une occasion de passer la journée, surtout d’accomplir de copieuses libations. Les châteaux en Espagne alors ne leur coûtent guère, et c’est en achevant leur dernier écu, qu’ils se croient le plus rapprochés des richesses. En général, ils racontent plus qu’ils ne discutent, ce qui n’empêche pas leurs récits d’être d’une fastidieuse prolixité. Ils disent les choses les plus simples avec des éclats de voix, des gestes, des jurements énergiques, et répètent à satiété, dans les mêmes termes, le fait qui les préoccupe. Quand ils parlent de leur bétail, on croirait qu’il s’agit d’une grave affaire ; il est vrai que les douleurs d’une femme à son lit de mort les inquiètent moins que les insomnies d’une vache sur la litière. Si la conversation est par hasard suspendue, ils continuent à boire, nonchalamment appuyés sur leurs coudes, et chantent de toute la vigueur de leurs robustes poumons.

Ils aiment beaucoup la danse, quoiqu’ils dansent fort mal, aussi les voit-on bientôt après le repas se ranger sur deux lignes, face à face, le chapeau sur la tête. L’un d’eux, monté sur un banc, se met à jouer du fifre, le seul instrument qu’ils connaissent, ou entonne l’air d’une bourrée auquel il mêle par intervalle quelques paroles en manière de joyeuseté, et tous partent à la fois. C’est un mouvement, c’est un tumulte dont on n’a pas d’idée, non que la joie se trahisse extérieurement par de fous rires ; rien n’est, au contraire, plus sérieusement exécuté. Mais comment douter du plaisir de ces paysans, sautant plusieurs heures de suite, faisant claquer leurs doigts, poussant des cris aigus, frappant des pieds de façon à effondrer les planchers de l’auberge.

Comme les montagnards sont très-fanfarons, ils se plaisent à vanter leur force, leur adresse, semblent défier les plus hardis et ne citent ceux qui passent pour avoir quelque mérite en ce genre qu’en établissant un parallèle toujours à leur propre avantage. Souvent il arrive que des individus, qui ne se connaissent pas, se provoquent d’un bout à l’autre d’une salle où ils sont attablés. C’est surtout dans les Rebinages, fêtes patronales des campagnes, lorsque des compagnies de jeunes gens appartenant à différentes paroisses se trouvent réunies dans le même cabaret, que ces rixes paraissent immanquables. Le vin, dont les hommes sont habituellement privés, les anime ces jours-là si violemment, que la moindre atteinte à leur excessif amour-propre est promptement suivie d’une provocation, d’une lutte. Les couteaux s’ouvrent, les bâtons ferrés et noueux se lèvent, des deux côtés on prend parti ; et la battoste, pour employer le mot local, s’achève par une catastrophe sanglante. Ces querelles, que la vanité seule fait naître, étaient, s’il faut en croire les anciens auteurs, dans les mœurs primitives de la nation.

Nos montagnards sont, en effet, susceptibles et vindicatifs. C’est seulement depuis très-peu d’années que les rudes aspérités de ces caractères sauvages se sont adoucies. Encore, en 1789, de Tence à Pradelles, du Monastier à Saint-Cyrgues, les hommes marchaient constamment armés d’un fusil, et portaient dans la poche droite de leur culotte ce qu’ils appelaient la coutelière, coutelas à lame aiguë, recourbée, longue et tranchante, se repliant comme celle d’un couteau ou s’enfermant dans une gaine en bois. Il est probable que c’est à partir du seizième siècle, depuis les guerres dont les montagnes du Velay et du Haut-Vivarais eurent si cruellement à souffrir, que ces sinistres précautions étaient prises. Les catholiques et les protestants, armés les uns contre les autres pendant tant d’années, s’étaient habitués au ressentiment, et leur cœur, troublé par de douloureux souvenirs, cédait facilement aux promptes émotions de la haine et de la vengeance.

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PAR FRANCISQUE MANDET

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Habitation Gauloises

Galli distributiin civitates. Telle est l’expression employée par César, et dont le sens se trouve clairement précisé par la manière dont cette expression est presque toujours reproduite dans le récit des guerres.  Les cités gauloises étaient donc des parties de territoire plus ou moins étendues, formant comme autant de provinces particulières, indépendantes, alliées, clientes ou sujettes, selon l’occurrence. Il n’y aurait pourtant rien qui dût étonner ni qui impliquât contradiction, lors même que l’illustre écrivain se serait servi en plusieurs occasions du mot civitas pour désigner une ville celtique. On peut très-facilement admettre que, dans la rédaction des mémoires, certain nom de tribu ait été remplacé par celui de son chef-lieu, surtout au moment où la population tout entière semblait réunie sur ce point. Lorsque, dans le VIIe livre des Commentaires, César raconte comment Vercingétorix entra dans Gergovia à la tête d’une foule armée, et de quelle manière il chassa de cette place ceux qui d’abord l’avaient forcé d’en sortir, il dit en effet : Magnisque coactis copiis (Vercingétorix) adversarios à quibus paulô antè erat ejectus, expellit Ex CiviTATE. Du reste, on conçoit que le mot civitas vienne très naturellement sous la plume du général romain, puisque lui-même qualifie de cité toutes les villes capitales de la province déjà conquise : Tolosa, Carcassonne et Narbonne, quæ sunt CIvITATEs Galliæ provinciæ. Cependant, malgré quelques exceptions peu nombreuses et très-explicables, il nous paraît conforme aux vrais principes historiques de cette époque de définir la cité : une tribu chez les Gaulois encore indépendants, et une ville capitale chez les peuples soumis aux Romains. César, parlant des revers essuyés à Vellonodunum (Château-Landon), à Noviodunum (Neuvy-sur-Baranjou), à Genabum (Orléans), nous transmet l’énergique résolution de Vercingétorix d’incendier les résidences et les bourgs, et ajoute : Procumbunt omnibus Gallis ad pedes Bituriges, ne pulcherrimam propètotius Galliæ uRBEM, quæ et præsidio et ornamento sit CIvITATI, suis manibus succendere cogerentur.

Au nord de la cité Vellavienne, à peu près sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui Saint-Paulien, était Ruessio ou Revessio, dont les étymologistes font dériver le nom de la racine celtique reuv, reuvon, froid, gelé. Astruc donne cette définition dans ses mémoires sur l’histoire naturelle du Languedoc ; l’abbé Sauzet l’accepte et traduit Revessio par Reu-Essio, ville froide. Sans doute, une pareille origine aussi faiblement établie n’a rien de très authentique, mais n’est pas invraisemblable, sur tout pour ceux qui savent quelle est la température moyenne de cette contrée dans laquelle la vigne ne mûrit jamais. Nous voyons d’ailleurs cette ville bien connue sous Auguste ; or, si elle était de fondation gallo-romaine, on n’y trouverait pas en si grande quantité des débris de monuments remontant aux premières années de la conquête ; car il est à supposer qu’on n’élevait d’édifice d’une certaine grandeur que dans les centres déjà considérables. Il est présumable, en effet, que le premier soin du vainqueur dut être non de bâtir des villes, mais d’envoyer des colonies dans celles déjà construites. C’est par l’itinéraire de Théodose, que nous connaissons Icidmago, Condate, Aquis segete ; la première, située à quatorze milles de Ruessio ; la deuxième à douze milles ; la troisième, sur les limites du pays des Ségusiens, dans le territoire actuel de Saint-Didier-la-Séauve. Il se rait certainement bien difficile, pour ne pas dire impossible, de fixer l’époque à laquelle il faut faire remonter l’origine de ces trois villes. Peut-être même les deux dernières appartiennent-elles seulement à l’ère gallo-romaine. – L’Icid-Mago des anciens est évidemment de date très-reculée. Les racines celtiques qui forment son nom paraissent convenablement choisies et sont, à défaut de preuves meilleures, un témoignage de haute antiquité. Dans l’idiome national primitif, K’ssen signifie bœuf, et Magus, ville au milieu d’une plaine ; d’où naturellement on conclut que c’était là un point central sur lequel se faisait le commerce des bœufs, hypothèse d’autant plus admissible qu’aujourd’hui cette désignation serait encore sans contredit la meilleure de toutes. Cependant, ce ne sont point-là des éléments historiques satisfaisants et tels qu’en exige une œuvre qu’on voudrait rendre profitable. Nous manquons, il faut en convenir, de ces matériaux solides sur lesquels on aime à asseoir un édifice. Pour un mot de César, de Strabon, pour une indication de Peutinger ou de Ptolémée, les conjectures ont besoin de nous venir en aide. L’insuffisance de documents écrits s’oppose donc à ce que nous déterminions avec certitude les endroits de la Vellavie occupés par des villes, surtout si nous devons réserver exclusivement ce nom à des agglomérations plus ou moins considérables de demeures construites de la manière dont parlent les géographes et les historiens. Mais si nous avons à rechercher dans le pays, et d’après les débris qui s’y rencontrent à chaque pas, où et comment se logeaient nos peuplades aborigènes, nous pourrons espérer plus de succès de nos investigations archéologiques.

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PAR FRANCISQUE MANDET

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L’ancien Velay

Entre les plaines fertiles de la Basse-Arvernie et les chaudes provinces des Helviens et des Volces, sous un ciel dont on vante la beauté, s’élève brusquement un groupe considérable de froides et rudes montagnes. – C’est là qu’était la Vellavie. Hormis quelques langues de terre que fécondent les cendres descendues des volcans, à l’exception de quelques riantes vallées qui s’abritent des mauvais vents derrière de grandes roches et s’épanouissent en silence aux plus doux rayons de soleil, le territoire des Vélaunes porte les violentes empreintes d’une agitation profonde. En face de ces immenses coulées de laves, de ces pics basaltiques dont les prismes se dressent par milliers en faisceaux gigantesques, de ces amas de scories agglutinées et de lapilli, rouges comme s’ils sortaient des fournaises, le géologue contemple avec une admiration mêlée d’effroi les bouleversements des premiers âges. Pour lui, cette terre est le théâtre sur lequel une des journées séculaires du drame universel vient de s’accomplir. La scène est encore frémissante, il regarde, il interroge, et peut dire, en vérité, que la science ne présente nulle part, à l’histoire des misérables luttes humaines, une plus prophétique et plus terrible introduction.

L’Allier sert de ceinture à l’ANCIEN VELAY, de l’est à l’ouest, et se fraye un passage dans les gorges escarpées de Saint-Vénérand, de Vabres, d’Alleyras, de Saint-Didier, de Saint-Julien-des-Chazes, de Chanteuges. D’un autre côté, la Loire, après être entrée par les portes de la Farre et de Salettes, comme un courant inoffensif, se précipite, vive et grondeuse, grossie sur sa route par les torrents d’hiver et par les eaux souvent perfides de la Borne, du Ramet, de l’Arzon, de l’Ance et du Lignon. Les cratères d’Issarlès, de Saint-Front, du Bouchet et de Bar, dominent aux quatre expositions de la contrée, semblables à quatre grandes limites. Jadis, de leurs flancs déchirés s’élançaient impétueusement des fleuves de feu ; maintenant sur leurs cîmes, transformées en coupes immenses, poussent de frais gazons, reposent de paisibles lacs, dont rien n’altère l’admirable limpidité. D’Issarlès au Bouchet, en suivant le cours de la Loire jusqu’à Goudet, pour remonter ensuite par Costaros, se rencontrent l’île basaltique de la Farre, déposée sur un terrain primordial, et le volcan de Breysse, environné de cendres amoncelées depuis les hauteurs de Saint-Martin-de-Fugères jusques par-delà Présailles. Du lac du Bouchet au bois de Bar, règne une formidable barrière de montagnes d’une grandeur sauvage que rien ne saurait dépeindre. Auteyrac, Séneujols, Montbonnet, Vergezac, le Vernet et Fix sont les anneaux qui unissent cette chaîne occidentale à la Durande. De Bar à Saint-Front, si l’on trace une ligne à peu près circulaire passant par Craponne, Monistrol, Saint-Didier, pour remonter à Montfaucon, à Tence, à Fay-le-Froid, on parcourt un pays tout différent mais non moins pittoresque.

C’est Allègre, assis sous un cratère, et dont les dernières ruines féodales chancellent au vent ; c’est Ruessio, l’antique métropole qui trois fois changea d’existence et de nom ; c’est Craponne, la ville consulaire, autrefois orgueilleuse de ses murailles, de ses tours et de son château. Plus avant dans le centre, c’est Polignac, le redouté manoir ; c’est le monolithe dédié à saint Michel, merveille de la nature qu’on prendrait pour un monument des Pharaons ; c’est la cité de Notre-Dame, couchée sur le mont Anis, les pieds baignés par deux rivières, le front pensivement appuyé sur sa basilique sainte ; c’est la Roche rouge, curieuse lave de trente mètres de hauteur, dont les racines aiguës s’enfoncent dans des entrailles de granite ; enfin, à l’est, c’est Saint-Didier-la-Séauve , Monistrol , Montfaucon , Tence et Yssingeaux, que des habitudes commodes, des relations importantes pour leurs intérêts , séparent de l’ancien foyer Vellavien , plus encore que les hautes montagnes de Saint-Maurice, de Saint-Julien-du-Pinet, de Bessamorel et d’Araules. Entre Saint-Front et Issarlès, s’élève le Mézenc, roi de nos volcans. Il faut aller le visiter par une matinée brillante de juin ou de juillet. Alors, doux gravir, il a quitté son blanc suaire de frimas, et s’est paré, pour quelques jours, d’une robe de fleurs. Du sommet, l’œil distingue à l’horizon, à travers les vapeurs argentées, les crêtes du Cantal, des Monts-Dore, du Puy-de-Dôme, les plaines de la Bresse, les Alpes, le Grand-Som, le Mont-Blanc, et plus loin, au fond de la Provence, le Mont-Ventoux. Dans ce splendide panorama, la nature prend tous les aspects, offre les plus saisissants contrastes.

La cité Vellavienne avait cent soixante-cinq lieues carrées environ. Elle n’était pas, comme aujourd’hui, défrichée, mise imprudemment à nu presque sur tous ses points ; sa surface apparaissait, au contraire, entièrement couverte d’une antique forêt que la sagesse des nations primitives sut conserver jusqu’à la dernière heure sous la sauvegarde des lois et de la religion.

Les Vélaunes avaient pour voisins, au nord, les Arvernes ; à l’ouest, les Gabales ; au midi, les Volces Arécomices et les Helviens ; à l’est, les Ségusiens et les Allobroges. Quand César les nomme, il les appelle clients des Arvernes ; quand Strabon s’en occupe, il les classe entre ceux auxquels la liberté vient d’être rendue. Avant et après la conquête, affranchis ou sous une domination quelconque, ils gardent avec orgueil leur individualité et occupent un territoire dont les frontières ont sans doute beaucoup varié, suivant les oscillations de leur fortune, mais qui n’a jamais cessé d’être un pays à part. La civitas Vellavorum celtique se retrouve encore, quoique amoindrie, dans le Velay de 1789.

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PAR FRANCISQUE MANDET

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Les regions naturels du velay

L’idée généralement évoquée par le. Velay est celle des environs du Puy, région volcanique, pittoresque, et nous verrons bien, en effet, que le bassin du Puy est le cœur du Velay ; mais ce n’est qu’un des aspects très Avariés de ce pays. Pour le géologue, le Velay est avant tout la -région. Volcanique de la Haute-Loire. Mais le Velay historique est bien différent et beaucoup plus étendu. Il apparaît dans l’histoire dès le 1er siècle et dut exister bien avant, il ne disparaît comme unité politique qu’en 1790, avec la création des départements français. César nous dit que les Vellaves, clients des Arvernes, luttèrent pour l’indépendance gauloise. Nous savons par Strabon que dans la suite ils devinrent libres. Plus tard, on les trouve constitués, d’abord en « civitas », puis à l’époque carolingienne ; en « comitatus » ou « pagus » : ils sont tour à tour tributaires de grandes provinces et indépendants. La période féodale est marquée par la querelle retentissante des vicomtes de Polignac et des évêques du Puy : le roi mit fin à la lutte en faisant l’évêque comte du Velay. Incorporé enfin au domaine royal, le Velay sut garder dans la France unifiée le maximum d’autonomie. Subdivision du Languedoc, non seulement il était représenté aux États de cette province, qui s’administrait elle-même, mais, pour les affaires qui l’intéressaient seul, il était régi par une assemblée annuelle, les États particuliers du Velay. Le petit peuple du Velay a donc gardé, avec son nom, son autonomie historique.

Mais à cette unité historique ne correspond pas une unité naturelle. Au milieu des régions plus monotones qui l’entourent, Forez, Gévaudan, Vivarais, le Velay se distingue par sa diversité. Parcourons, en effet, ce plus grand Velay, ce Velay historique, sans idée préconçue et sans trop nous arrêter aux limites politiques précises, qui ont plus ou moins varié au cours de l’histoire ; nous y noterons une très grande variété d’aspects, des compartiments très différents au point de vue du relief, de la nature du sol, des cultures et de la répartition des habitations.

Et d’abord constatons que, avant la Révolution, on distinguait dans le Velay deux parties : le « Velay en deçà les Bois » et le « Velay de delà les Bois », que séparait la chaîne boisée du Mégal. Cette chaîne ayant perdu dans la suite une grande partie de ses forêts, cette division ancienne ne fut plus employée ; mais elle correspond à une division physique très nette, qui s’impose : d’une part, le Velay volcanique ; de l’autre, le Velay granitique. Le premier est le seul qui ait été étudié géologiquement en détail. Nous avons un guide précieux dans l’ouvrage que lui a consacré M. Boule, dans le Bulletin, des Services de la Carte géologique.

LE VELAY VOLCANIQUE

Le Velay volcanique doit son unité au manteau éruptif qui le couvre presque en entier. Mais le volcanisme présente dans cette région un ensemble de caractères qui tantôt la rapprochent et tantôt la différencient des autres contrées volcaniques de la France centrale. Les éruptions ne se sont point concentrées en un point-déterminé, pour s’y superposer et former un gigantesque édifice, comme c’est le cas dans le Cantal ou le Mont-Dore ; elles se sont au contraire disséminées, éparpillées même en une multitude de points de sortie (plus de 200), dont aucun n’a donné naissance à un volcan de grandes dimensions. C’est dire que dans le Velay les manifestations de l’activité volcanique ont été relativement calmes ; elles ont consisté surtout en abondantes coulées de larves. En outre, le volcanisme a présenté dans le Velay une durée et une continuité qu’on ne retrouve pas ailleurs. Dès la fin du Miocène supérieur, pendant tout le Pliocène et le Pléistocène inférieur, le Velay a été le théâtre de nombreuses éruptions mais l’activité volcanique s’y est déplacée, elle ne s’est manifestée à l’Ouest qu’après s’être éteinte à l’Est. Si l’on songe à la rapidité avec laquelle évolue le relief volcanique, on comprend combien variée doit être la topographie d’une région où les dépôts éruptifs n’ont point partout le même âge. Cette variété apparaîtra si nous parcourons le Velay volcanique ; nous la trouverons accentuée, tantôt par la diversité des roches éruptives, tantôt par l’alternance de périodes de creusement avec les périodes de comblement volcanique.

Tous ces volcans sont peu élevés : le plus haut, le Mont Devès, n’a que 1.424 mètres ; leurs pentes sont relativement douces : de 15 à 18° en moyenne pour les mieux conservés ; par-là se marque leur ancienneté vis-à-vis des Puys d’Auvergne qui offrent des pentes de 35°. De ces volcans sont issues les grandes coulées de laves qui constituent le plateau du Velay. Ce sont des tables planes ; mais on y rencontre parfois des dépressions d’allure circulaire, qui ne peuvent être des cratères et semblent résulter d’une disposition locale des coulées s’enchevêtrant ou moulant quelques creux du substratum. Autrefois occupées par des lacs, ce ne sont plus aujourd’hui que des marais (marais de Landos) ou de grandes tourbières. Les coulées ont perdu leur aspect primitif de « cheyres » : leur surface n’est point rugueuse, compacte et nue, comme celle de certaines laves récentes de la chaîne des Puys ; elle s’est décomposée, formant une terre noirâtre très fertile. Dés défrichements laborieux ont achevé de transformer en sol cultivable, l’aride champ de pierres. Des cours d’eau s’installant sur le plateau, l’ont segmenté, creusant dans les coulées d’étroites vallées, couronnées parfois de belles colonnades prismatiques. Le démantèlement de la « planèze », commencé par les bords, se poursuit d’aval en amont, en vertu de l’érosion régressive, plus ou moins rapidement selon la nature du sol infra-volcanique, cristallin ou argileux, et l’épaisseur des coulées. Une cascade qui recule vers l’amont marque le point où porte surtout l’effort de l’érosion et où la rivière quittant le basalte, atteint le substratum.

Source de l’extrait : Les régions naturelles du Velay / E. Locussol, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5538355h

Le Blason de l’Abbaye

LE BLASON « D’argent, à une main au naturel tenant trois rameaux de sinople, au chef D’azur, chargé d’un chat d’argent, langué de gueule » Le monastère de la Séauve-Bénite, n’avait pas de blason en particulier. L’Abbesse usait de ses armes personnelles. C’est ainsi que Blanche de Marcilly-Challaye-Chalmazel, Abbesse de la Séauve-Bénite de 1387 à 1399 blasonnais .